Mardi 24 novembre 2009 2 24 /11 /Nov /2009 19:35

Mon père était donc près de moi dès ma naissance, averti au plus tôt par la logeuse de ma mère. Il m’a tout de suite reconnue officiellement, et la Convention a été établie auprès du Juge en juin 1947. Elle est à disposition.

 

Ensuite, j’ai donc été placée en diverses pensions, les pensions étant choisies par mon père et par ma mère, chez Mademoiselle Lude c’est mon père qui avait exigé que j’y sois placée. Bien évidemment, c’est lui qui payait la pension, ma mère ne s’occupait pas de la pension. Mon père a toujours payé tout ce qui concernait mon entretien et même bien davantage, ainsi qu’on le verra, me traitant comme son enfant à part entière.

 

Tant que j’étais en pension, ils venaient très régulièrement me voir, d’abord ensemble lui et ma mère, puis, plus tard, parfois ensemble et parfois à tour de rôle, car le temps passait, le divorce ne se faisait pas, ma mère pour finir a perdu patience et elle n’a plus eu confiance en mon père.

 

Dès ma naissance, j’ai été en contact avec ma famille paternelle. Ma grand-mère paternelle, Blanche,  me prenait en vacances, avec sa fille, ma tante Renée, et ma cousine Marie-Jo d’un an plus âgée que moi.

 

La situation perturbante de mon enfance a été aggravée par ce fait que ma mère s’est sentie trahie par mon père et qu’elle lui en a toujours voulu. Elle avait huit ans de moins que lui. Chez mon père, elle recherchait la stabilité, pour elle c’était l’homme sérieux, fiable, elle avait mis en lui toute sa confiance. Sans doute aussi recherchait-elle le père. Elle a fait un amalgame entre le problème avec son père et celui avec l’homme de sa vie. N’ayant elle-même jamais vécu avec son père (voir article précédent), elle a ressenti durant son enfance l’absence de père comme une trahison de sa part à lui, considéré comme peu sérieux, peu fiable. Elle avait en elle cet engramme. C’était une époque où la psychologie n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui. Elle vivait ce sentiment, mais inconsciemment, ou peu clairement, et sans y travailler pour le surmonter. Aussi, au bout de cinq ans , le divorce n’avançait pas, mon père était toujours marié, elle était mère d’une toute petite fille, c’est le sentiment de trahison qui a pris le dessus, elle n’y a plus cru, elle a baissé les bras, peut-être a-t-elle été influencée par des avis « amicaux », je ne sais, toujours est-il qu’elle a rompu, et qu’elle en a gardé toute sa vie aigreur, rancune, et un sentiment d’inaccomplissement qui lui a empoisonné sa vie comme la mienne. Mon père a beaucoup souffert de cette situation. Il avait, il faut dire, un oncle qui était contre le divorce. Sa mère le soutenait, mais pas son oncle, l’ « oncle Perret », qui remplaçait parfois un peu ce père qu’il ne voyait plus guère, puisque sa mère, Blanche, ne voulait plus en entendre parler. L’oncle Perret était très conservateur, il estimait que pour réussir il fallait une vie irréprochable. (Dernièrement, en 2008, Lucienne m’a appris qu’il avait une maîtresse, ce qui laisse songeur quant aux influences qui nous empoisonnent la vie, la morale dont certains se croient autorisés, mais… dois-je me fier aux dires de Lucienne ? Elle me donne le sentiment de refaire aisément l’histoire en vue de se mettre au centre. Admettre que l’oncle Perret était contre leur divorce serait admettre qu’il y a eu tentative de divorce, or, cela elle tente de le nier, bien qu’elle se trahisse par manque de mémoire dûe à l'âge qui fait qu'elle tente de dire des contre-vérités sitôt infirmées par des vérités qu'elle dévoile sitôt après, quand elle ne pense plus à sa stratégie et se laisse spontanément aller à la confidence véritable…)

 

Mon père, grand travailleur, était pris par son travail d’ingénieur électricien, de patron d’un commerce d’électricité florissant, d’enseignant à l’école professionnelle des apprentis, plus tard de Municipal à la Commune de Pully. (Il était donc aussi capitaine à l’armée.)Ses lettres à ma mère font ressortir son amour du travail, son bonheur dans son travail, et c’est là qu’il a trouvé son épanouissement. Il était aimé, apprécié de ses élèves, des clients, des employés. Il le dira à ma mère : « J’ai raté ma vie affective, j’ai réussi ma carrière. » C’est aussi, lorsque nous renoueront, en 2007, ce que son épouse, Lucienne, me répétera de ce que mon père lui disait.

 

Ainsi donc Lucienne avait gagné et gardera ce mari à qui elle ne pouvait donner ce dont, en homme normalement constitué, il avait besoin. Elle le gardera pour ses aises, aussi pour sauver les apparences devant ses parents, (ce qu’elle m’a confié dernièrement, en 2009) car elle est orgueilleuse et très centrée sur elle et sur les apparences.) Elle avait un avocat redoutable, Maître Corbaz, et elle exigeait une pension si élevée que mon père, jeune entrepreneur à l’époque, ne pouvait assumer. Pourtant, elle a elle-même des biens (c’est ce qu’elle m’a confirmé ces derniers temps, sans que je ne lui demande rien.) De toutes façons, elle ne se serait pas remariée, cela ne l’intéressait pas, et tout ce que je constate, depuis 2007, me démontre à quel point cette personne aime vivre seule, n’est pas très sociable, elle est de tempérament très indépendant. Cette millionnaire, d’ailleurs, se montre extraordinairement parcimonieuse, les amis de mon père ne m’avaient pas menti.

 

Revenons à mon enfance. Mon père donc vient souvent à Vevey, me prendre pour le week-end ou pour des vacances. Je me souviens d’après-midis avec lui au minigolf, ou au parc d’attraction, ou alors il m’emmenait dans un magasin pour m’acheter une trousse pour l’école, un sac, des livres, etc…Je suis allée plusieurs fois en vacances avec lui et Lucienne.

 

Puis mon père, qui donc m’aimait beaucoup, a émis le désir de m’adopter. Ma mère, dans sa hargne, son mécontentement, sa frustration, a stupidement refusé. Elle avait la puissance paternelle et elle comptait bien en user, uniquement pour avoir le sentiment de garder le pouvoir. Elle qui me lançait à la figure que j’étais un poids à traîner, elle qui avait si peu de temps à me consacrer, elle qui m’avait tant menacée de me mettre à l’orphelinat ! Je l’ai dit : j’étais son otage. Et, aussi, j’étais son psychanalyste : elle parlait, parlait, se défoulait, se débondait dans mes pauvres oreilles, avec moi elle avait quelqu’un qui l’écoutait gratuitement. Elle était jalouse de ma bonne relation avec mon père. Je me souviens, j'avais sept ans, j'étais au lit, mon père, assis sur le rebord du lit jouait avec moi, on riait, on faisait "pincette", "pin un, pin deux, pin trois, etc...", lui et moi étions détendus et de joyeuse humeur, ma mère est survenue, furieuse, et m'a ordonné: "Laisse ton père tranquille!" J'étais stupéfaite, et stupéfaite aussi de voir mon père baster. La vérité est que sans doute lui avait-elle encore fait des reproches, elle était de mauvaise humeur, et mon pauvre père culpabilisait à mort, en bon calviniste, de cette situation boìteuse. Il souffrait d'être mal en ménage avec une femme qui le manipulait, il souffrait de ne pas avoir pu se libérer, il était pris dans un engrenage, il voyait ma mère souffrir, etc... Il faisait de son mieux, mais il n'a jamais pu divorcer, Lucienne était très forte et habile fine mouche.

 

Ma mère n’a pas compris que j’aurais tout fait pour elle. Quand elle n’a pas voulu me mettre au collège, (par sentiment de jalousie : elle avait une si piètre opinion d’elle-même qu’elle ne supportait pas l’idée que je m’épanouisse, que je devienne jolie fille, que je réussisse dans la vie, etc…) créant de plus un climat très peu propice aux études, à mesure que le temps avançait elle se montrait lunatique, exigeante, tout en me laissant de plus en plus livrée à moi-même, créant à la maison un climat désagréable et inquiétant qui ne me permettait pas d’étudier tranquillement. Je ne m’en plaignais pas à mon père. C’est lui et ma grand-mère paternelle qui prendront la décision, finissant par s’apercevoir que ma mère devenait impossible, de me faire venir à Lausanne, chez ma grand-mère, puis chez tante Renée, ensuite mon père me louera une chambre pour la semaine, afin que je puisse continuer mes études à Lausanne, à l’Ecole de Commerce puis aux Beaux-Arts. Ils s’étaient aperçus que ma mère me perturbait, elle était de plus en plus lunatique, instable.

 

Non, ma mère n’a pas compris que si j’avais pu étudier selon mes goûts et attirances, gagnant ensuite bien ma vie, je l’aurais aidée et soutenue de tout mon cœur. Elle a tout gâché. Elle n’a eu aucune confiance en moi, qui pourtant était une fille sérieuse, qui ne courait pas les garçons, etc… Je me souviens, j’avais treize ans, elle me dit un jour qu’elle se réjouissait que j’en aie quinze pour aller avec moi dans les dancings… Ces propos m’avaient étonnée et je les avais trouvés curieux pour une mère. Je préférais l’état d’esprit de ma tante Trudy, mère de six enfants, et qui jamais n’aurait tenu ce genre de propos. Cependant, je n’ai pas à me plaindre de situations sordides, rien de franchement malsain, l’appartement était propre et elle ne s’exhibait pas avec les quelques amants qu’elle a eus après mon père, le seul homme qu’elle a vraiment aimé. Elle aurait pu se remarier, même avec un enfant. Elle était encore belle, et charmante quand elle voulait. Elle est restée bloquée sur son amour trahi, sans doute en a-t-elle gardé un sentiment d’infériorité, psychiquement mutilant, elle s’est sentie dégradée. (Aussi, qu’avait-elle à aller avec un homme marié… Elle a été bien naïve de croire que mon père allait pouvoir facilement mener les choses comme il l’entendait. Elle aurait dû se montrer plus prudente et exiger le divorce d’abord. Mais le feu de la passion, aussi, était là, les lettres de mon père le démontrent. La circonstance atténuante, c’est que mon père était en instance de divorce, se battait pour ça, qu’il était très malheureux et traversait un « tunnel noir », selon ses propres termes à lui, et que son amour à elle lui a donné à lui la force de continuer. Elle lui a donné une raison de vivre, par son amour, ensuite par l’enfant qu’elle lui a donné.)

 

Donc, ma mère a refusé que mon père m’adopte. Quand j’ai eu seize ans, elle a fini par accepter un compromis : que je porte le nom de mon père, afin de me sentir mieux dans la société, qui n’était pas celle d’aujourd’hui. J’étais, à l’époque, quasiment une paria… Un enfant de parents non mariés, c’était rare, très rare dans le canton de Vaud, protestant et calviniste. C’était très gênant de ne pas avoir de père à la maison, même les divorces étaient mal vus. Ne pas porter le nom de son père était une honte…

 

J’avais seize ans, et elle voulait, à mon détriment, s’octroyer encore quatre ans de pouvoir sur ma personne. Cette stupidité me coûtera bien cher par la suite… Les « cousines Mojonnier », parenté originaire des Grisons vivant à Pully, de par un mariage avec un Vaudois, avaient pourtant tout tenté pour convaincre ma mère que c’était mon intérêt qui comptait. Ces deux cousines, la maman et la fille, étaient choquées de l’obstination de ma mère à refuser cette adoption (elles le diront comme témoins au procès qui aura lieu après la mort de mon père.).

 

Tous les documents du dossier « changement de nom » sont à disposition : échanges de lettres entre l’avocat de mon père, Maître Jacques Lador, et les autorités du canton des Grisons. L’affaire a tiré en longueur durant cinq ans sans aboutir. Les documents prouvent que mon père désirait m’adopter. Que ma mère a refusé. Que mon père a entrepris, avec mon accord, une démarche de changement de nom pour sa fille. J’insiste sur : « mon père a entrepris, avec mon accord », car c’est bel et bien un désir et une idée de mon père. Bien plus tard, après la mort de mon père, lorsqu’il y aura procès, je serai mécontente de voir mon propre avocat prétendre que mon père avait entrepris ce changement de nom « à ma demande ». C’est faux. Je n’avais jamais rien demandé. C’est bel et bien mon père qui a voulu cela, de son propre chef, parce qu’il aimait sa fille, et les documents le démontrent bien. Ces documents font en outre état de l’excellente relation que j’entretiens avec tous les membres de ma famille paternelle, et du fait que je vis proche d’eux.

 

À vingt et un ans, je me suis mariée, et le changement de nom n’avait toujours pas abouti. Les démarches finissaient par coûter très cher. J’ai proposé à mon père qu’on en reste là, puisque désormais je portais le nom de mon mari.

 

Ensuite, je vivrai une situation extrêmement difficile, dont ma santé pâtira. Je ne vais pas m’attarder en descriptions, car deux personnes que j’aime profondément y sont impliquées. Mon médecin de famille, le Docteur François Boudry, aujourd’hui à la retraite, (remplacé par le Docteur Jean-Luc Annézo qui connaît aussi bien mon histoire), a résumé ainsi ce que j’ai vécu : « Vous avez été martyrisée physiquement et psychiquement. » Je gardais juste le nez hors de l’eau pour avoir la force d’élever mon fils dans un contexte impossible.

 

Mon père ne se doutera de rien durant des années. Jusqu’en 1978, date où la nouvelle loi sur la filiation a été instaurée, j’ai donc vécu des choses extrêmement difficiles. Sur le plan de la filiation, une nouvelle démarche d’adoption n’a pas été fait, mais de toutes façons mon père avait fait de moi son héritière par testament. Voir dans mon dossier le témoignage de Maître Jacques Lador, témoin au procès de 1990, qui en atteste. Il était ami de ma mère, il connaissait bien mon père, il connaissait mon histoire et s’y était intéressé dès mon jeune âge. Gabrielle Dard, maîtresse que mon père a eue dès 1956, et dont je ferai la connaissance incidemment après la mort de mon père, savait aussi que mon père m’aimait et qu’il avait fait un testament en ma faveur. Il lui parlait beaucoup de moi. Elle savait aussi que mon père voulait me reconnaître selon la nouvelle loi. J’ai toujours entendu mon père me dire qu’il avait fait de moi son héritière, ma mère aussi le savait.

 

Arriva l’an 1978, avec la nouvelle loi sur la filiation. Mon père m’en parlait, il me convoquait dans son bureau, et il me faisait part de son désir de me reconnaître, mais aussi de la crainte de sa femme, Lucienne, que j’appelais « Marraine ». Avec le temps, Lucienne, qui n’avait aucune obligation de travail et menait une vie sans trop de soucis, était devenue de plus en plus vindicative, jalouse que mon père ait un enfant. Mon père, usé par le travail, avait moins de pep pour s’imposer vis-à-vis d’elle. Lui et moi parlions de cette reconnaissance. Je me souviens nettement de ce jour, c’était dans son bureau, où il est devenu tout blanc et où il m’a dit : « Si Marraine l’apprend, je n’ai plus qu’à me jeter au lac. » Nous attendions le moment propice. D’abord, j’avais mes soucis personnels, et j’avais passé par de graves problèmes de santé. J’avais donc d’autres urgences. Je souhaitais pouvoir en parler une fois avec Lucienne, bien qu’elle soit d’un abord revêche et facilement cinglant. Je puis résumer cette période en disant que mon père et moi attendions le moment propice, et en parlions assez souvent, c’était un de nos sujets de conversation. Comme lui, j’ai horreur des disputes, des conflits, et je ne voulais pas causer des problèmes à mon père. Il en alla ainsi jusqu’en 1986, (à vrai dire plus le temps passait et plus nous en parlions, là nous étions sur le point de nous lancer, mais il ne se voyait pas l’annoncer à Lucienne et il voulait consulter un avocat à ce sujet, quant à moi je souhaitais prendre rendez-vous avec elle pour lui en parler en tête-à-tête, ce qui rendait mon père angoissé, il craignait les suites), quand on me demanda de m’occuper d’un ami très malade, et là ma vie a basculé. Durant un an et demie je me suis occupée de cet ami, qui était alcoolique au dernier degré, père de deux jeunes garçons, abandonné par sa famille et par ses amis. Je me suis surmenée pour cet homme, mais si je ne l’avais pas fait, il ne s’en serait jamais sorti, et j’aimais cet homme, je tenais à ce qu’il s’en sorte. Au début de l’année 1988, enfin il fut guéri.

 

Donc, dès la fin du mois de novembre 1986, jusqu’au printemps 1988, j’ai été complètement prise dans une histoire dramatique qui n’était pas la mienne. J’ai sacrifié mon temps et mes énergies pour un homme, car j’étais prise dans un engrenage et si je l’avais laissé tomber il serait mort, et je ne voulais pas que cet homme soit perdu. En plus, j’avais mon ménage, mon fils, et l’urgence du problème de cet homme prenait toute la place. Je voyais toujours mon père, nous étions toujours en contact, nous allions de temps en temps manger ensemble, nous nous téléphonions régulièrement, mais, durant cette période, plus autant qu’avant et je n’avais pas le temps d’organiser avec lui notre démarche de reconnaissance. Pour moi, ce que je vivais à ce moment-là était une parenthèse inattendue, une urgence, une situation que j’espérais courte, mais qui a duré plus longtemps que je pensais. Il fallait que cet homme s’en sorte, ce qui est arrivé au printemps 1988, ensuite je retrouvai toute ma disponibilité pour mes propres intérêts. (J’ai écrit l’histoire de cette rencontre avec cet homme dans un texte qui sera peut-être un jour publié, en tous cas que je peux faire lire aux personnes qui veulent comprendre ce qui s’est passé, le comment et le pourquoi, et pourquoi mon père ne m’a pas reconnue dès 1978.)

 

Hélas… En ce printemps 1988, mon père, qui n’était jamais malade, tomba malade. Il se retrouva à l’hôpital, au CHUV, puis, durant un mois, à la clinique de la Lignière, où il mourut, le 3 juin 1988, dans mes bras. La période de la maladie et de la mort de mon père, et ce qui s’est ensuivi, ont été littéralement pourris et noircis par l’attitude de Lucienne, qui a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher mon père de me reconnaître sur son lit d’hôpital, allant jusqu’à l’insulte, la calomnie, et le mensonge éhontés. Je me suis occupée de mon père jusqu’au bout. J’ai encore pu lui parler, lui dire mon amour. Mais Lucienne, jusqu’au bout, aura lutté pour profiter au maximum de tout, en femme à qui tout a toujours été dû. Dans un autre article, je vais détailler ma relation avec Lucienne, ainsi que la fin de vie de mon père, et l’attitude que Lucienne a eue pour empêcher, jusqu’au bout, cette reconnaissance que mon père voulait, ce qui a encore pu être prouvé grâce au Docteur Philippe Vuadens, un médecin qui travaillait alors au CHUV et qui, intrigué par ce qui se passait autour de mon père, a constaté l’attitude agressive, fausse et menteuse de Lucienne, et a heureusement recueilli le témoignage de mon père, le questionnant juste avant qu’il perde l’usage de la parole à cause de la tumeur qui grossissait dans son cerveau. Le témoignage du Docteur Vuadens est à disposition, d’ailleurs lui-même est à disposition pour témoigner encore de ce qu’il a vu, constaté, et entendu des dernières paroles que mon père a pu prononcer avant d’être aphone et paralysé du côté droit, puis incapable de marcher.

 


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Lundi 23 novembre 2009 1 23 /11 /Nov /2009 18:26

J'avais sept ans et je rongeais mes ongles. Comme ses gronderies ne faisaient pas d'effet, elle utilisa les grands moyens et me frappa très fort sur les mains pour me faire arrêter. Ce fut extrêmement douloureux, mes doigts étaient engourdis de douleur, la violence de ma mère, la dureté de son visage, de ses mots criés, et la souffrance, me traumatisèrent. Aujourd'hui, je peux me dire qu'elle pensait bien faire, elle pensait agir ainsi pour mon bien, pour préserver mes mains, pour me faire passer une mauvaise habitude. Françoise Dolto n'avait pas passé par là... Le choc fut tel que je ne rongeai plus mes ongles. Elle avait atteint son but, mais elle ignorait que je me mis à ronger mes crayons jusqu'à la mine...

            Quand elle débarquait dans ma chambre, (celle que j’aurai dès mes douze ans, quand Nona sera repartie dans les Grisons), pour passer le doigt sur les plinthes, gare à moi si de la poussière se déposait au bout du doigt ! Un jour, elle photographia ma chambre, en désordre certes, j’étais ado, il y avait surtout une accumulation de choses sur la table, pour s’en gausser en la montrant à ses copines. Pourtant, lorsque je faisais la cuisine à fond, cela ne semblait pas lui faire plaisir, tout brillait, elle regardait mon travail avec dédain. Un autre jour, j’étais aussi ado, elle m’enferma sur le balcon, pour une raison que j’ignore, j’observais cette furie, sans comprendre. Elle m’y laissa, et, depuis sa fenêtre, au vu des voisins, elle me jeta un pot de chambre. Une révolte finissait par bouillonner en moi, mais je suis ainsi faite que je déteste exprimer de la violence. Je gardais tout en moi. Je ne lui voulais surtout pas de mal, je la sentais fragile, les nerfs usés, j’encaissais… Heureusement, elle avait sa vie privée, aussi étais-je suffisamment libre pour récupérer dans mon coin. Puis, vers quinze ans, me confiant à des camarades, j’ai eu quelques fantasmes de fugues, rien de plus, j’étais une jeune personne de nature simple, sérieuse, peu portée aux extravagances, plutôt rêveuse et introvertie, imaginative, avec des élans facétieux, le goût du théâtre et faisant du quotidien un roman, une aventure; vivant de peu, je ne m’ennuyais jamais. Depuis toute petite, j’avais un amoureux, c’était très chaste, nous jouions des pièces de théâtre. Et il y avait toujours, dans mes parages, une figure qui ressemblait à luiLui ? Ce n’est pas le moment ni le propos de développer ce phénomène dans ce blog. Ma rencontre avec lui est évoquée sur une autre blog. J’aimais me promener, seule, dans la nature. Je me sentais bien parmi les arbres, les herbes, les fleurs… Je prenais le petit train rouge qui montait sur la montagne, parfois je montais et redescendais à pieds. Je m’asseyais sur un rocher, je contemplais le ciel, les nuages, et je recevais des enseignements sur la vie et ses mystères. La nature me rassérénait, me donnait équilibre, joie et bonheur. Je me roulais dans l’herbe. Je humais l’air pur. La nature me protégeait et me parlait un langage intuitif. J’ai appris à nager toute seule, à skier et à patiner toute seule. J’aimais déjà toutes les saisons. Ma plus chère amie d’enfance, Colette, m’emmenait avec ses parents très sympathiques en promenades avec les gens d’une société, les Amis de la Nature.
Ses parents ne se détournaient pas de moi parce que j'étais l'enfant du péché. Ils me regardaient et me traitaient avec gentillesse, la maman, catholique pratiquante mais avec le coeur,  avait pour moi cette douceur sincère d'une vraie tendresse naturelle pour cette enfant que j'étais et qui n'y pouvait rien de son sort.

 

Ma mère ne m’éduquait pas, ne m’apprenait rien, elle s’occupait de l’indispensable et me surveillait. C’est ma Nona qui m’a appris à me servir correctement des couverts et à savoir me tenir à table. Sinon, je m’élevais toute seule, par imitation, ou observation, ou d’instinct. Ainsi, j’avais huit ans, une institutrice géniale avait eu le nez de me placer à côté d’une fillette brillante, qui ne faisait jamais de fautes d’orthographe aux dictées. Un jour que, par hasard, j’eus la meilleure note, 10, ce qui était rarissime, je m’en vantai auprès d’elle, puis remarquai, avec admiration, qu’elle aussi avait 10, à quoi elle répondit, en haussant les épaules, qu’elle avait l’habitude, elle faisait toujours 10, pour elle c’était normal. J’en fus éberluée. Un déclic se produisit : ainsi donc, cela était possible ? Je ressentis en moi une stimulation, un élan de faire pareil, un défi, une fierté, et ce fut le début de ma carrière de première de classe. (Bien plus tard, j'aurai de l'admiration pour les cancres.) L’année suivante, l’instituteur un beau matin nous lut le poème d’un camarade, dont le titre était : « Ma pomme ». Il s’agissait de la pomme qu’il prenait pour aller à l’école, sa couleur, sa forme. Ce fut un choc. Ainsi donc, un enfant pouvait écrire de la poésie ? Ce n’était pas réservé aux adultes ? J’en ressentis un ébranlement, une fièvre, un ravissement, je ne pensais plus qu’à ça, je frémissais en rentrant à la maison, ayant hâte de m’y mettre. Je n’arrêterai plus d’écrire des poèmes, aussi des histoires, romans naturalistes ou de science-fiction. J’envoyais régulièrement mes poèmes à mon père, qui en était très fier, il les lisait à haute voix, hochait la tête devant la profondeur ou ce qu’il jugeait la beauté du propos. Cela me rappelle une scène de mes cinq ans : j’étais fascinée de voir Nona écrire, j’observais les lettres se former, je ne savais pas lire, un monde inconnu se cachait derrière les lignes, les pages, je les regardais intensément, comme une porte dont je n’avais pas la clé. Une ardeur me prit par une après-midi : l’inspiration me possédait, il fallait que j’écrive. Nona m’installa un tabouret en guise d’écritoire, un marche-pied me servant de siège, elle me remit un crayon et quelques feuilles de papier. Je me mis à gribouiller des lignes, avec hâte, des pages et des pages, réclamant à Nona encore des feuilles, et encore. Je devais écrire, et encore écrire… Puis je comtemplais mon travail, me disant qu’un jour je comprendrai ce que j’avais écrit, quand je saurai lire, et je regardais encore, intensément, cette écriture qui me voilait sa signification. Je réclamais encore des feuilles. Nona, qui devait compter chaque sou, me fit comprendre que toute sa réserve de feuilles y passait, elle tenta de me raisonner, toute la réserve y passa… Mère-Grand, tante Renée, et mon père se sont davantage occupés de mon éducation que ma mère. Le vaste vocabulaire de tante Renée m'apprenait ma langue paternelle, je le souligne: ma langue maternelle est en fait ma langue paternelle!!!

 

Ma mère, certes, pouvait me dire des horreurs… Est-ce qu’on parle à une fillette, avec hargne de surcroît, de « ce bout de peau qu’ils ont entre les cuisses qui semble avoir tellement d’importance » ? Est-ce qu’on lance, à son enfant ado, sans raison sinon une jalousie suante, qu’on lui souhaite, plus tard, un mari qui la fasse souffrir ? Elle qui n’attendait que ça, se débarrasser de moi, quel cirque, lorsque ma parenté paternelle me trouva une pension à Lausanne pour y poursuivre mes études aux Beaux-Arts ! Ma mère devenait impossible. L’approche de la ménopause devait la déséquilibrer. Un jour, j’entrai dans le train, j’entendis une personne critiquer sa fille, à voix très haute, on n’entendait qu’elle dans le wagon. Je tendis l’oreille : c’était elle… Estomaquée, je changeai discrètement de wagon. Elle se plaignait partout que je l’abandonnais et racontais pis que pendre sur ma personne à ses copines, se dépeignait en mère qui s’est sacrifiée, s’inventant des dévouements qu’elle n’a pas eus, m’accusant de méfaits que je n’ai pas commis. Elle me faisait peur, m’horripilait, m’engueulait plus souvent qu’à mon tour. Je faisais ce que j’avais à faire, je n’allais pas dans les bistrots, je fréquentais des filles sérieuses, je ne me droguais ni ne fumais, je sortais très rarement le soir. La jalousie, les frustrations de ma mère faisaient d’elle une harpie. Mon père m’offrit, quand j’avais dix-sept ans, un séjour d’été dans un pensionnat chic où Marie-Jo était allée pour perfectionner son anglais. Ma mère vint me voir, pour m’humilier. Elle avait mis ses habits les plus pauvres, elle portait un vieux sac élimé, la honte, j’en suffoquais et n’avais qu’une envie, me cacher. Elle fit croire à la directrice qu’elle se sacrifiait pour m’offrir ce séjour linguistique. La directrice, après le départ de ma mère, me prit à part pour m’exhorter à bien travailler et louanger cette pauvre mère qui se saignait tellement pour sa fille.  J’étais tellement écoeurée que je ne protestai pas. Je crois que j’avais le sentiment que si je m’en étais prise à ma mère, que si je m’étais imposée, elle se serait écroulée, tellement elle était faible, pauvre, fragile, construite sur sa rogne et ses négativités. Une seule fois qu’elle m’engueulait sans raison comme du poisson pourri, je courus dans ma chambre pour m’y enfermer. J’avais quatorze ans, elle dépassait largement les bornes, et ma personnalité commençait à se former. Elle eut le temps de passer la tête par la porte pour me poursuivre, et la porte que je claquais claqua sur sa tête. Elle fit cependant quelques efforts, ainsi ces vacances aux Canaries avec sa meilleure amie et sa fille. Elle me prit avec elle, peut-être parce que l’amie prenait sa fille. Ce fut sympathique. J’avais dix-sept ans. Dans le train, endormie, je poussai un cri. Ces dames dirent que c’étaient les hormones, bref, mon instinct sexuel. Leur bêtise me blessa, je me tus, toujours pour ne pas contrarier ma mère si fragile. Je savais très bien ce que c’était : l’horreur d’un mur, un mur épais, un mur terrible qui me séparait de ma mère, fait de son indifférence, de son incapacité à me voir, à me considérer comme une personne à part entière, fait de son bavardage et de son désintérêt de ce qui est moi. Fait de ses interprétations, ses jugements, ses accusations, son injustice à mon endroit. Mon être criait sa protestation de ce qu’elle façonnait de moi, de son influence, dont je ne voulais plus, dont je tentais de me dégager pour exister. Et ma souffrance de ne pas avoir le regard aimant d’une mère devant lequel grandir, s’épanouir, fleurir… J’avais mes questionnements d’ado, mes blessures d’ado, comme j’avais besoin de lui en parler, à l’instar de mes amies à leurs mamans… c’était impossible. Tout tournait autour d’elle. Une seule fois, je me permis de lui lancer une vérité. C’était plus tard, bien plus tard. Je lui fis simplement remarquer que son vœu d’un mari qui me fasse souffrir s’était réalisé. Elle en fit une maladie, me reprocha mon propos avec virulence… J’avais osé la remettre en question… Encore plus tard, je la traiterai avec distanciation, sa logorrhée s’accentuant. Au téléphone, je laissais pendre le combiné et m’en éloignait, non par arrogance, mais pour me préserver, ma vie était déjà très dure à assumer sans qu’elle en rajoute. C’est que l’écouter m’aurait rendue malade. Je me souviens de cette journée de Fête des Mères où, une fois de plus, j’ai voulu lui consacrer ma journée. Je l’ai invitée à Vaulruz, un village fribourgeois, manger une fondue. Du matin jusqu’au soir, quand je l’ai ramenée chez elle, elle n’a pas eu une seule seconde de silence. Elle mangeait, sans se rendre compte qu’elle mangeait. Elle ne goûtait rien, ne voyait rien, elle débitait, débitait ses paroles. Cette journée me fut si éprouvante que, de retour chez moi, je faillis m’évanouir, moi qui ne suis pas sujette à perdre connaissance. 




Je vais en rester là. J’ai habité avec ma mère entre l’âge de quatre ans et demie et seize ans, tant bien que mal, sans réelle rencontre, ou très rares. Elle s’est occupée de moi, elle s’est préoccupée de moi. Mais sa négativité, son manque d’estime de soi, son amertume et sa rancune ont envahi mon enfance. Elle fumait plusieurs paquets de cigarettes par jour. Buvait-elle parfois un petit verre de trop ? Elle n’était pas alcoolique. Elle était lunatique, fantasque, portée par ses nerfs et ses humeurs. Elle avait une morale, se dressait contre l’injustice. Talentueuse, elle aurait pu faire des photos superbes, et y arrivait parfois, elle peignait de belles gouaches de fleurs, avec moins de parlotte et davantage d’action, elle aurait percé comme photographe. (Par contre, les rares fois où elle a voulu écrire un poème, c'était raté: plat, sans musique, elle s'esseyait surtout au pamphlet, elle parvenait à dire l'ironie, l'aigreur, la moquerie cinglante, la contestation acide, mais le chant de son âme s'exprimait surtout par la photographie, sans grande originalité cependant, son intérêt étant surtout axé sur le détail, il manquait toujours ce quelque chose qui est le chant de l'âme; à y penser, je me rends compte à quel point son coeur devait être endurci, refermé en lui.) Elle avait cependant "la main verte" et s'occupa également toujours très bien de notre chat, Myri (que j'avais ramené de Poschiavo, quand j'avais dix-sept ans. Ma tante Trudy avait appelé ce chat "Myri", en pensant à moi, car il paraît que j'étais tellement gentille, comme ce chat si tendre et doux que j'avais voulu emporter à Vevey. De même, tante Maria avait nommé son chat "Mimi", un si gentil chat, car elle pensait à moi. J'avais une réputation de gentillesse, de gaîté, de drôlerie aussi, tante Trudy me dira qu'elle me trouvait "très intéressante" comme fillette. (Mes maîtres et professeurs, et même le directeur d'école, m'appréciaient beaucoup.) J'avais toujours voulu un chat, quand j'étais petite je le réclamais tellement que pour finir ma mère acheta un aquarium avec notamment des poissons-chats. Lorsque le plus grand des poissons est mort, celui que j'appelais "la Sardine", j'en fus si affectée que je lui fis un enterrement solennel. Quelques bons moments avec ma mère, il a dû y en avoir. Elle me photographiait à tour de bras. Elle affrontait sa situation de mère sans mari à une époque où cela était extrêmement réprouvé. Elle l’assumait si peu qu’elle refusa donc que je l’appelle  maman . Elle aurait pu se marier, fonder une famille, même avec moi, les hommes autour d’elle ne manquaient pas. Ayant été élevée par une mère sans mari, puisque divorcée, elle a suivi l’exemple. Aurait-elle supporté un mari ? Se serait-elle pliée aux exigences, aux rythmes du mariage, de la mère de famille ? Avec mon père, oui. Elle était encore jeune, malléable, elle l’adorait. Elle aurait été une femme épanouie, j’aurais eu un ou deux frères et sœurs. Le désir de s’améliorer, de bien faire, était bien en elle. Mais elle ne s’est jamais remise de la cassure avec mon père, amalgamant ce drame à celui de son enfance, où son propre père s’est si rarement manifesté, à cause des tiraillements terribles entre lui et Nona. « Une fois, ils se sont menacés avec un pistolet », m’avait relaté tante Maria, restée célibataire, femme sensible, artiste, marquée par les scènes entre ses parents. Mon père fut le grand amour de ma mère. Avant, elle avait eu au moins un amant, Marcel avait tout balayé. Les suivants ne seront que des consolations, des passades, des amitiés amoureuses. Elle n’a survécu que de cinquante-six jours à la mort de Marcel. Son ciel, tout nuageux qu’il était, s’était irrémédiablement obscurci jusqu’à la nuit profonde. La dernière conversation que j’ai eue avec elle, téléphonique, depuis chez lui, (l'homme que j'ai aimé si fort), fut la seule où je sentis, enfin, enfin, son cœur s’ouvrir, un accent maternel dans sa voix, un souci de moi exprimé, mis en mots, la tendresse, et je me régalais de ce miel qui coulait en moi, appelé depuis quarante ans. La tendresse. Ce que ces gens des montagnes ne savaient guère, même ma Nona tant chérie qui pourtant me manifestait une énorme tendresse. Les bras qui bercent, les mains qui caressent; la peau, et les yeux,  qui se font tout doux. Ce que mon mari saura me donner (entre d'autres scènes hélas destructrices). Ce que je cherchais, comme l’eau au désert.







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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /Nov /2009 16:02
Par hasard, l'Hebdo du premier octobre 2009 est tombé entre mes mains. Je lis l'éditorial du rédacteur en chef, Alain Jeannet, lequel évoque le fétichisme du droit à l'état le plus pur, et renvoie à la chronique de Jacques Pilet, en page 73. Dont acte. Je ne sais comment rendre ici ces articles lisibles, (je vais voir encore si c'est possible), je vais en attendant écrire les lignes de l'article de Jacques Pilet que j'ai soulignées en rouge, voir la page de droite.

La prééminence du droit dans les relations humaines est essentielle. Mais son application comporte aussi sa part de subjectivité, une marge d'appréciation quant à l'opportunité et à la rigueur de telle ou telle mesure.

Cela traduit exactement le propos de ce blog, et tout aussi exactement ce que je dis dans mon premier article... Ecrit, je le souligne, avant que j'aie eu l'opportunité de lire ceux-ci, dans la salle d'attente de mon physio, dans cet Hebdo qu'il m'a donné pour la bonne cause...

La conviction qu'un gouvernement gouverne en s'appuyant exclusivement sur des textes juridiques, sans vue d'ensemble des conséquences et des enjeux.

Bien évidemment, en cette occurrence il s'agit d'une affaire internationale, tandis que mon cas ne concerne qu'une petite citoyenne lambda et anonyme, une poétesse inconnue et peu prolixe, mais, je le rappelle, cette femme que je suis est aussi de chair et de sang, elle a un coeur qui bat et qui souffre d'une injustice grave en conséquence de maltraitance psychique, morale, verbale, et d'agression près du lit de mort de son père. Je ne veux rien "combattre", je veux faire savoir, je veux faire connaître, en vue de ma propre réhabilitation comme de celle d'autrui qui vivrait une mésaventure similaire ou parallèle. Mon cas est unique, je le répète, un avocat m'avait tranquillement dit qu'il n'y a pas d'article de loi pour en juger. Au lieu de saisir l'occasion de créer une jurisprudence, il a laissé les choses en plan. Cela me fait penser à cet avocat qui trouvait mon affaire intéressante du point de vue du droit, (j'ai toujours sa lettre où il me l'a écrit) mais qui m'a lâchée dès que je n'ai plus eu d'argent, tous mes fonds de tiroir ayant été raclés.

J'ai foi en mon pays. Je suis certaine que l'on ne peut avancer sans commettre des erreurs. Sur certains points, nos gouvernements devront revoir leurs positions, et la Suisse doit évoluer comme le monde entier doit évoluer. Que chaque pays balaie devant sa porte, la Suisse n'est pas pire qu'un autre. Je refuse de considérer notre pays comme une victime ou comme un bourreau international. Nous devons avancer tête haute, mais avancer, et non nous figer dans une forme obsolète.

Il s'agit donc avant tout de moi, mais aussi d'autres personnes vivant des cas invivables... En ce qui me concerne directement, j'ajoute: il s'agit de moi et, présentement, d'une personne très âgée, la femme de feu mon père, et ce qui pourrit notre relation actuelle est ce fait que la loi n'a pas prévu un tel cas, normal, elle ne peut tout prévoir... Ce que Micheline Calmy-Rey a très bien compris, quand elle a donné la nationalité suisse à un étranger qui vivait en Suisse au noir depuis vingt ou trente ans . Elle a souligné que les lois sont nécessaires, mais que, parfois, il faut savoir aller au-delà, car l'humain est plus important que les lois. Elle a ajouté que les lois sont faites pour l'humain, et non le contraire. Ce que mon pays a eu la largesse de comprendre pour un étranger, certes honorable, il le comprendra, je n'en doute nullement,  pour rendre justice à une citoyenne tout aussi honorable.

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Mardi 10 novembre 2009 2 10 /11 /Nov /2009 14:59

Ainsi donc, je n’avais guère une bonne approche de ma mère. Depuis toute petite je subissais sa présence absente, crispée, ailleurs, ses regards réprobateurs qui me fixaient comme un phénomène, le fruit exceptionnel, précieux, de ses amours avec l’homme qu’elle adorait sans parvenir toutefois à sublimer, cet être qu’elle avait mis au monde, dont il fallait bien s’occuper. J’étais une espèce de trésor encombrant, et surtout un défouloir. Tout ce qui de moi était de mon père par ce fait recevait les rayons de reproches de ces yeux jamais sereins, jamais épanouis, représentait pour elle cette souffrance jamais dépassée par lui provoquée. Je ressentais tout cela, sans bien sûr y comprendre quoi que ce soit, mais ces ondes négatives qui émanaient de sa personne faisaient que je détestais la toucher, l’approcher, lui donner un bec. Non pas un baiser, il n’y en eut jamais. Elle n’était nullement maternelle. Une seule fois, quel événement ! c’était à la cuisine, je devais avoir cinq ans, dans un soudain élan de tendresse elle me prit sur ses genoux.

 

Bien que tronquée par ces quatre ans et demie de séparation, la relation était forcément fusionnelle. J’étais sa chose, elle était cette personne qui apparaissait et repartait, réapparaissait. Un pilier de mon existence enfantine. J’étais une enfant facile, j’avais une excellente santé, j’aimais l’école et je faisais de bonnes notes. Je me souviens d’une nuit, je devais avoir dix ans, un affreux cauchemar me réveilla et je poussai un hurlement. Elle vint vers moi et… me gronda de l’avoir réveillée. Je dormais dans le hall, sur un vieux lit, un vilain sommier défoncé déniché à l’Armée du Salut. Mon père m’en aurait sans problème acheté un, s’il avait su. Il n’y a pas pensé, il n'a pas remarqué, le duvet cachait la chose. Homme d’affaire, accaparé par son travail, il n’avait pas l’idée de s’inquiéter de ces détails. Donc, ma mère m’a laissé ce lit jusqu’à mes douze ans. Peut-être avait-t-elle gardé pour elle l’argent du lit, possible, elle se sentait tellement frustrée qu’elle se réservait une partie de la pension que mon père versait pour moi. Quand j’étais encore toute petite, dès qu’elle pouvait elle me plaçait en crèche, où chez une dame qu’il fallait appeler tante Hortense. Mes nuits chez tante Hortense étaient agitées, au matin j’étais tout de travers parmi les draps chiffonnés. Elle me baignait dans un baquet, au jardin. Quand elle était fâchée, elle m’enfermait dans un placard tout  noir. J’avais cinq ans lorsque son mari a tué, d’un coup de fusil, leur chatte blanche. Je percevais le plaisir qu'il avait à épauler son fusil pour viser cette pauvre cible. J’ai passé aussi deux étés je crois deux semaines chaque fois en colonies de vacances, que j’étais triste de quitter, étonnée de voir tous les petits camarades heureux de rentrer, alors que moi non. J’étais mieux, au milieu des autres enfants, on me fichait la paix, je jouais, il n’y avait pas de tensions. Les tensions ! Comme j’avais dû les ressentir, déjà tout nourrisson, en pension, quand mes parents venaient me voir ! Ensuite, mon père venait de son côté, ma mère du sien, bonjour l’ambiance !  Car leur histoire ne s’arrangeait pas, Lucienne s’accrochait ferme et le beau rêve de mes parents partait en lambeaux… Jusqu’à ce que, écoeurée à vie, ma mère perde patience, rompe, gardant en son cœur une rancune sans pardon contre mon père, « ce salaud », me serinera-t-elle toute mon enfance… Elle ne m'en dira pratiquement que du mal… Que des plaintes… Et lui continuait à venir, à s’occuper de moi, devant lui elle était tout sourire, elle faisait la douce, puis elle se défoulait sur moi dans son dos. Jamais de violence physique, ou peu, juste la gifle et la fessée faciles (avec le tape-tapis qu'elle brandissait comme une épée, pour asseoir son autorité), mais sa présence était une agression à elle seule. Elle me lançait : « Fous le camp chez ton père ! » Puis, comme j’avais plaisir à passer mes week-ends et mes vacances chez ma famille paternelle, elle me le reprochait amèrement, geignait que je la délaissais, me traitait d'égoïste. Durant mon enfance, il lui arrivait de me menacer de me placer « aux Airelles », un orphelinat de la ville, et je regrettais qu’elle ne s'exécutât pas : ça ne pouvait être que mieux. Je me taisais. J’endurais, j’écoutais. J’écoutais. Parfois, quand même, elle me disait que j'étais gentille. Un rite s’était installé : après le repas du soir, elle se mettait à parler. Elle racontait à peu près toujours la même chose, et son monologue tournait autour d’elle, des souvenirs de sa vie, de son travail, c’était le même sempiternel film. J’étais là et j’écoutais. Puis, passionnée par ses récits, elle se levait pour aller chercher son paquet de cigarettes et elle se mettait à fumer en monologuant de plus belle. Je goûtais ces moments de tranquillité, comme on se gave des miettes de la vie. Je ne savais pas que la vie c’est autre chose. Je le percevais vaguement, je le supputais, j’en avais des aperçus, quand j’allais chez une amie, je voyais les parents, je ressentais une autre ambiance…C’était trop douloureux, je ne pouvais chercher à mieux repérer comment c’était, ailleurs. Aller à Lausanne, chez Mère-Grand, chez tante Renée, c’était le paradis, l’échappée. Folcoche (j’en vins à la nommer ainsi, plus tard, en lisant du Bazin) était toujours plus jalouse, mécontente, un peu foldingue… Ses grandes dents menaçantes, son regard égaré, plein d'épines, ses paroles désabusées…  Ses reproches constants… Oui, j’étais son défouloir. Elle dressait entre nous un mur, un mur épais que rien n’effritait. Lorsqu’un jour, n’en pouvant plus, j’avais dix ans et je m’en souviens comme si c’était hier, j’étais sur le pas de la porte d’entrée, et j’ai prononcé ce mot si doux, j’en crevais : « maman », elle me regarda méchamment avec un rictus épouvantable. Ce fut ma première et dernière tentative. Avait-elle peur ? Etait-ce pour préserver sa vie, éviter les sarcasmes et autres ennuis de mère célibataire? Jamais je ne l’ai appelée maman. Je ne l’appelais pas. Elle n’avait pas de nom. Lorsque mes seins se mirent à pousser, elle regardait ma féminité s’épanouir avec un ricanement mauvais. En fait, elle devait être folle de jalousie de se voir vieillir, tandis que sa fille devenait jolie fille. Cette fille dont elle s’était moquée du gros nez. « Tu as un gros nez. » Et encore: « Oh, comme ces gens ont de la chance, d’avoir des enfants BEAUX. » Avec elle, je ne devenais pas femme. Une sorte de garçon manqué, une fille sans coquetterie, une gourde, une naïve vivant son romantisme dans son monde intérieur. Je travaillais bien à l’école, elle crachait sur les études, l’école, les bons élèves. Elle ne m’a pas porté chance. Mon père était prêt à tout pour moi. J’ai encore une lettre où il confirme qu’il voulait que j’aille au collège si j’en avais le goût. J’en avais le goût, j’enviais mes camarades passés au collège. Elle me laissa en primaire, malgré les avis, les encouragements, les recommandations et regrets effarés du directeur de l'école qui m'appréciait beaucoup. J’étais trop « inexistante », vis-à-vis d'elle, pour avoir l’idée de protester. Je ne savais pas que j’aurais pu m’exprimer, dire mon avis, m’imposer. Non, je ne POUVAIS pas le savoir. Comment l’aurais-je pu ? Je ne savais pas que cela était possible. Toujours cette impression, aussi, qu'une simple remarque de ma part suffirait à la déstabiliser, la bouleversant, cassant son fragile équilibre. Il n'est cependant pas étonnant, dans ces conditions, que, à onze ans, lorsque je suis allée avec elle à Santa Maria, dans le Val Mustaïr, là où elle est née, village qu'elle n'avait plus revu depuis très longtemps, je suis restée de glace devant son émotion; le car s'était arrêté en haut d'un col, c'était en plein été mais il avait neigé, elle s'était mise à pleurer, se souvenant de son enfance, je la regardais, figée, n'ayant pas envie de la consoler, pas envie de lui dire un mot doux, qu'elle pleure, la méchante, elle qui m'avait tellement fait pleurer, j'étais même étonnée qu'elle puisse pleurer, évidemment ce n'était que sur elle qu'elle pleurait, encore et toujours elle, sur elle qu'elle s'attendrissait, elle qui ne m'avait que trop rejetée, qui faisait peser sur moi son malheur de fille-mère et la responsabilité de ses actes. J'étais une enfant, elle était une femme blessée, elle faisait ce qu'elle pouvait, les nerfs à bout, je n'ai rien de très grave à lui reprocher, sinon cette fermeture du coeur dont elle souffrait sans doute bien plus que moi encore.

 

En vacances chez mon adorable tante Trudy, épouse d’oncle Jules, le frère de ma mère, comme je m’étonnais que ma cousine Maria-Angela se permette, sans recevoir gifle ou fessée, de refuser telle ou telle nourriture ! Elle détestait le porridge, et tante Trudy ne la giflait pas ! Maria-Angela se mettait sous la table, et tante Trudy la laissait faire ! C’était pour moi un grand sujet d’étonnement. Pour voir, je l’imitais : je refusais de manger le porridge, je disais que je n’aimais pas, je rampais sous la table, je ne me faisais pas fesser ! Nous devions avoir dans les cinq, six ans. Comme j’aimais aller dans les Grisons, chez mes cousins et cousines ! Tante Trudy, qui aimait les enfants, en fera six.

 

Ma Nona, Anna. J’y pense, aujourd’hui, et mon cœur se serre encore… Je l’aimais d’un amour total. Je me souviens : J’ai cinq ans, nous marchons dans la rue, en pleine ville de Vevey, sortant d’un magasin, je serre sa main fort, très très fort. Elle réagit : « Aïe ! Que se passe-t-il ? Pourquoi me serres-tu si fort ? » C’est que je ne savais pas lui dire : « Je t’aime ! Je t’aime si fort ! Je t’aime plus que tout !»  On ne se disait pas ces choses-là. Mais Nona comprenait, je sentais qu’elle avait compris, son silence pensif et satisfait avait compris, et notre amour était épanoui. Quand elle m’emmenait chez le dentiste, après elle m’achetait Mickey Magazine. Pour les quatre heures, elle me préparait des tartines. Dans sa chambre, elle m’appelait, elle me lisait les Fables de la Fontaine, dans un livre illustré de belles gravures. Ou une bd marrante d’un journal allemand. Ou c’est moi qui réclamait ses lectures. Elle parlait six langues. Erudite, elle aimait écrire, elle était poète. C'étais juste avant l'école enfantine, je tournais dans sa chambre, avec la poussette en osier de mes poupées, un tissu s’était déchiré, je criais, elle devait tout de suite le raccommoder. Elle dénouait et peignait ses longs cheveux gris. Elle mangeait des « tablettes » et m’en offrait, c’étaient des bonbons ronds à la menthe, pour ôter l’odeur de la cigarette, car, tout comme sa fille, elle fumait sans arrêt. J’avais repéré l’endroit où elle rangeait son porte-monnaie, dans un coffre, après en avoir extrait ce qu’il fallait pour le pain qu’elle m’envoyait chercher à la boulangerie. Alors, je m’étais mise à lui piquer des vingt centimes, pas plus, juste de quoi m’acheter des « colle-aux-dents » ou autres sucreries, j’avais trop besoin de douceurs. Un jour, elle finit par s’en apercevoir et me questionna. Je mentis avec un naturel extraordinaire. (Les enfants molestés apprennent à mentir pour survivre, éviter les raclées.) Elle en fut tellement fière qu’elle fit semblant de me croire. C’est qu’elle était farceuse, facétieuse, comédienne, intelligente, maligne, pour mettre de l’ambiance elle faisait la fanfare en tapant deux couvercles de casseroles. Elle m’effraya quand même, une fois, en apparaissant avec des dents monstrueuses, oranges, taillées dans une pelure d’orange. Ma Nona ! qu’était-elle devenue ? Je criais, elle me consola vite, retrouva bien vite ses dents naturelles (ou son dentier!) pour me rasssurer ! (Quand elle me taquinait, ma mère, elle ne me consolait pas, après, elle continuait à rire et se moquer, sans ressentir, sans capter qu'elle blessait profondément sa fillette.) J’adorais Nona. Hélas, ma mère un jour brisa ce grand amour. Comme elle lui  demandait, avec insistance, si j’avais été sage, Nona avait fini par dire que j’avais été agitée. Je n’avais aucun souvenir d’avoir été désobéissante. Juste pleine de vie et remuante. Nona cette fois-là était fatiguée, et ma mère sauta sur l’occasion : « Ah ? Elle t’a fatiguée ? Eh bien, gifle-là ! » Terrorisée, je les regardais. Horrifiée à l’idée que ma Nonna puisse obéir au monstre. Nona ne voulait pas me gifler. Ma mère, ses grandes dents plus menaçantes que jamais, son regard plus noir que l’enfer, insistait : « Allons, gifle-là ! » Nona restait coite. Ma mère s’excitait de plus en plus : « Allons, allons, gifle-là ! » Pourquoi Nona finit-elle par céder ? Par lassitude, sans doute, puisqu’elle était fatiguée, ce jour-là. Oh, elle ne me gifla pas… Ma mère tenait sa main, la dirigeait… La main de Nona se dirigea bien vers ma joue consternée, mais ce ne fut pas une gifle, plutôt une caresse… Elle avait fait semblant de contenter sa fille et sa caresse devait être un clin d’œil, mais, hélas, hélas, hélas, du haut de mes huit ans, je ne l’ai pas compris ainsi. Pour moi, elle était passée du côté de la méchante. A partir de ce moment-là, je me suis détachée d’un coup de ma Nona adorée… Cela peut paraître excessif, comme réaction, mais il faut tenir compte des traumatismes passés, des trimballements d’une famille à l’autre, des déchirements, des ruptures endurées par ma toute jeune personne. Je ne supporterai pas les ruptures. Ce qui expliquera des choses de ma vie future.


Je n’allais plus avec Nona chez la Gritchuna, une dame originaire des Grisons à qui nous allions de temps en temps rendre visite. « Pourquoi ne viens-tu plus avec moi ? » Je me taisais. Je n’aurais pas su crier : « Tu m’as trahie ! Tu as cédé à la méchante ! Je me détache de toi pour ne pas souffrir ! » Comment aurais-je su exprimer cela ? Il m’aurait fallu des hurlements de pleurs, pour dire ma souffrance affective. Je ne me promenais plus avec Nona, je n’allais plus faire les courses avec elle, je ne lui parlais plus, j’étais devenue indifférente à sa personne. Elle vieillissait, elle devait de plus en plus faire des séjours à l’hôpital, prendre de la morphine, ses rhumatismes la faisaient terriblement souffrir, elle n’existait plus pour moi, (y penser me fait mal depuis longtemps). Je n’allais presque pas lui rendre visite à l’hôpital. Peu m’importait. Quand j’ai eu douze ans, elle a décidé de retourner dans ses superbes et altières montagnes grisonnes dont la nostalgie la poignait de plus en plus, pour y mourir. Elle vivra encore longtemps, chez son autre fille, mon adorable tante Maria. Je n’ai pas souvenir d'avoir regretté son départ. Elle s’était mise du camp de l’autre, susceptible de me faire souffrir, comme l’autre, la Folcoche... Elle n’était plus dans mon monde, ma bulle.


Ma Nona, j’aimerais maintenant chanter mon amour pour toi ! Je t’aime ! Oh ! Puissé-je te retrouver, un jour, te prendre dans mes bras, te dire combien je t’aime ! Nona, tu me manques et tu m’as toujours manqué et mon regret de ce désamour est inconsolable. Lorsque je t’aurai retrouvée, Nona chérie, et expliqué, mais peut-être as-tu compris ? alors seulement je serai apaisée de notre relation.

 

Nona partie, sa chambre est devenue la mienne. Enfin j’avais une chambre à moi. Mon existence n’était tout de même pas un calvaire. Je n'étais pas malheureuse; il y avait juste un décalage, quelque chose qui n'était pas en adéquation avec ce qu'une enfance est censé être. Je jouais de la guitare (avec la soeur de Monsieur Radrizani pour professeur), du piano. Le piano, acheté par mon père, c’était intéressé : elle voulait en jouer et plaida pour moi, susceptible d’aller à l’école normale en vue de devenir institutrice, donc de connaître la musique. (Ce fut le prétexte, car, plus tard, elle fit tout pour que je ne le devienne pas. A son sens, les institutrices étaient étroites d'esprit.) Elle jouait comme un pied, mais bon cela la défoulait. C’était lancinant et désagréable de l’entendre, mais bon, pendant ce temps elle me fichait la paix. Pas comme tante Maria, une artiste sensible, qui jouait très bien, qui bricolait, qui entretenait, à Castasegna, un jardin fleuri paradisiaque, qui fabriquait des poteries, des statuettes, qui peignait et décorait sa maison, tout avec elle était créatif et merveilleux.

Prenant de l’âge, elle aimait passer l’hiver à Vevey, chez sa sœur, laquelle ne cessait de la critiquer pour tout et pour rien. Ma mère avait ses canaris, lesquels avaient l’habitude de voler librement dans l’appartement, tante Maria avait son chat, c’était mal parti. Ma mère ne supportait pas les maladies de Maria. Maria était patiente, posée, gentille, plus âgée que ma mère de plusieurs années, usée par son travail de femme de chambre dans les hôtels, elle s'était aussi occupée de sa mère, ma Nona, jusqu'au bout, partageant, quand elle travaillait encore, cette noble tâche avec tante Trudy. Elle devenait rongée de rhumatismes, ce qui exaspérait ma mère, se dévouer n’étant pas son fort. Heureusement, j’étais là, grande fille, et j’ai soigné, lavé, nourri ma tante avec tendresse. Dans l’hôpital de Castasegna où elle a fini ses jours, je l’ai accompagnée, elle est morte en me tenant la main. C’était la première fois que je voyais mourir.
Les soeurs de l'hôpital me furent très reconnaissante de ce qu'elles considéraient comme mon dévouement.

 

Avant, j’avais dans les dix ans, il y avait eu ces vacances près de Château-d’Ex, aux Moulins, chez une famille parente d’une camarade d’école. C’était pas mal. J’avais l’habitude des placements, de toutes façons… Je dormais dans la même chambre qu’une fille d'un an plus jeune, qui récitait son Ave Maria comme un perroquet. Je l’incitais à dire sa prière en y mettant de la conviction, du ressenti. Ma mère est venue une fois, et elle m’a giflée, comme ça, je ne sais pourquoi, devant tout le monde. La camarade d'école s’appelait Nelly. Je l’avais déjà vue, naguère, en colonie, à l'âge de sept ans, où elle m’avait fait un coup vache. Déjà que j’étais un point de mire à cause de mes crises d’énurésie. Un jour, une des pensionnaires poussa de hauts cris : on lui avait volé sa poupée. On recherchait fiévreusement la coupable. Nelly m’accusa. Je protestais vigoureusement. Puis Nelly souleva mon duvet, la poupée y était. J’eus beau hurler, je fus accusée. Plus tard, Nelly m’avoua l’y avoir dissimulée pour qu’on m’accuse. N’étais-je pas un souffre-douleur tout désigné, avec mes pipis au lit ? Nelly se retrouva dans ma classe dès mes dix ans. Elle s’était adoucie et devint mon amie, toute tendre, repentante, gentille, jusqu’au jour où elle comprit que mon père n’était pas mort, (ce qui suscitait sa compassion), mais que ma mère n’était qu’une fille mère. Du coup, sans doute sur l’ordre de ses parents, des catholiques valaisans, elle ne m’adressa plus la parole.


 


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Samedi 7 novembre 2009 6 07 /11 /Nov /2009 21:49

Lorsqu’elle m’attendait, ma mère travaillait dix heures par jours dans un laboratoire de développement de photographie, dans le noir. Un jour, elle était donc enceinte, elle toucha une prise qui devait être défectueuse et eut une grosse secousse électrique. La guerre était finie, les restrictions alimentaires pas encore tout à fait, heureusement mon père était là qui l’aidait à ce niveau. Cela dût être terrible pour elle d’attendre l’enfant de l’homme qu’elle aimait plus que tout, mais dans ces conditions précaires… À la fois elle voulait cet enfant, à la fois elle paniquait… Le divorce de mon père n’avançait pas… Elle me racontera qu’elle sautait les escaliers en espérant que « ça se décroche », quand la peur la prenait… Être "fille-mère", à cette époque, était une honte sociale, c’était être montrée du doigt et être traitée en fille légère, déconsidérée…
          Quand j’ai eu quinze jours, comme elle devait recommencer à travailler, elle s’est mise à manger beaucoup de persil pour « couper le lait » et j’ai été placée à Genève, chez une Madame Hefner, j’ai encore quelques photos d’elle, où notamment je suis dans ses bras. J’y suis restée un an, puis elle n’a plus voulu me garder, à moins de m’adopter, car elle s’attachait à moi et ne voulait pas souffrir de devoir se séparer de moi plus tard. J’ai alors été placée chez la famille Stévenin, à Morges, où je suis restée plus d’un an. D’après ma mère, c’est mon père qui n’a pas voulu m’y laisser, car ces gens n’étaient pas assez ordonnés à son goût. Je garde un vague souvenir d’un grand garçon qui me parlait, c'était dans une maison familiale, parmi la verdure. Souvenir de ma mère qui venait me voir, frimant dans la décapotable de Monsieur Radridzani, un Italien fabricant de guitares, qui je suppose la consolait de ses déboires avec mon père. Je n’aimais pas quand elle venait. Il n’y avait pas d’amour en elle, elle devait être trop occupée par ses chagrins et difficultés existentielles. Elle devait souffrir. Cela devait se dégrader, avec mon père…

(En 1991 sauf erreur, j’ai téléphoné à Madame Stévenin, elle était toujours de ce monde, et ravie de m’entendre. Elle se souvenait très bien de moi et en gardait un excellent souvenir! Elle m’a rappelé une histoire de douche où je pleurais. Le fait est que je pleurais toujours quand ma mère venait me voir, ou me prendre, cela me traumatisait.)

Mon père et ma mère venaient toujours, très régulièrement, me voir. J’ai des photos où je suis avec eux, en balade, avec la voiture de mon père. Beaucoup de photos où je suis dans les bras de mon père, dès ma naissance. Madame Stévenin m’a dit que je faisais des cauchemars, je faisais de l’abandonnisme, il fallait appeler le médecin. Cette famille m’appréciait tellement qu’une de leur fille, ou petite-fille, a été appelée  Myriam , oui, c’est mon prénom officiel… Mon père, au mécontentement de ma mère qui la trouvait trop ordonnée, m'a ensuite placée chez une nurse, Mademoiselle Lude, à Morges aussi je crois à l'époque. J’y suis restée jusqu’à l’âge de quatre ans et demi. 

(Vers 1991, j’ai également pu atteindre Mademoiselle Lude, alors directrice d'un home pour personnes âgées à Blonay, qui se souvenait aussi très bien de moi. Mon père comme ma mère venaient le plus souvent possible me voir, tous deux s’occupaient très bien de moi, m'a-t-elle dit. Ils venaient ensemble, puis, plus tard, chacun de leur côté...)

A cause de mes crises d’abandonnisme, le médecin a dit à ma mère qu’il me fallait absolument un foyer stable. Elle a alors choisi de s’installer à Vevey, où elle a trouvé du travail comme photographe laborantine. Ma grand-mère maternelle, Anna, appelée par moi Nona, qui était déjà relativement âgée, plus de septante ans, et qui vivait déjà dans une maison de retraite, est alors descendue de ses chères montagnes grisonnes pour me garder et tenir l’appartement. C’est ainsi qu’une famille s’est constituée, une famille de femmes, jusqu’à mes douze ans. Elles parlaient entre elles le romanche. Mon père demanda à ma mère qu’on ne s’adresse à moi qu’en français, raison pour laquelle je comprends parfaitement le romanche, à force de les avoir écoutées, sans être capable de le parler, puisque cela m’était interdit.... 
             J’ai été introduite chez ma famille paternelle dès ma naissance. Ma grand-mère paternelle, Blanche Rochat, me racontera comment elle s’occupait de moi, quand j’avais un an, et qu’elle et sa fille, ma tante Renée, me prenaient à Savigny, où elles passaient une bonne partie des vacances d’été. Tante Renée s’occupait de Marie-Jo, qui avait un an de plus que moi, tandis que Mère-Grand, (comme l’appellera Marie-Jo), s’occupait de moi. Mère-Grand me racontera aussi mon abandonnisme, mes cris la nuit, le médecin qu'il avait fallu consulter. Plus tard, comme je devenais excellente élève à l’école, tante Renée s’est de plus en plus intéressée à moi et je passais la plupart de mes week-ends à Lausanne, chez elle, son mari l’oncle Edmond, et Marie-Jo, leur fille, ma cousine que j’aimais énormément et avec laquelle je m’entendais très bien, j’ai d’excellents souvenirs d’enfance avec elle. Mon père venait me chercher à Vevey dans sa Lancia bleu sombre et il me ramenait le dimanche soir. Je me souviens de plusieurs vacances à la Vallée de Joux avec Mère-Grand et Marie-Jo. Mère-Grand adorait ses deux petite-filles et nous gâtait tant qu’elle pouvait. Nous étions friandes des bonbons dont elle garnissait maintes bonbonnières de son appartement. Il m’arrivait aussi de dormir chez elle, à l’avenue du Servan, près de la piscine de Monchoisi, à Lausanne, où je passais des après-midis avec ma cousine, également l'hiver quand Monchoisi se fait patinoire. .

C’est vers l’âge de dix ans que j’ai commencé à être particulièrement proche de la famille à Marie-Jo. Elle m’expliquera que tante Renée voulait que je lui serve d’exemple, car j’étais excellente élève, prétendument travailleuse, tandis que Marie-Jo aurait été plutôt distraite. Marie-Jo m’avait pour cela prise en grippe, avant de se rasséréner puisque je n’étais pas la pédante à laquelle elle s’attendait. Tout au contraire, nous faisions les quatre cents coups et rigolions bien. Je me souviens, depuis toute petites, de pièces de théâtre que nous inventions, à Savigny, et chez Mère-Grand mon père nous avait apporté un enregistreur, nous inventions des émissions de radio, "la blonde et la brune", et nous ne nous sommes jamais ennuyées.

Bref, je vivais exactement la condition d’une enfant de parents divorcés, quand le père s’occupe beaucoup de son enfant, puisque je le voyais chaque semaine pour le moins, et que j’étais dans sa famille comme chez moi. Je n’ai cependant jamais dormi chez mon père, à cause de sa femme. Mais je suis allée en vacances avec eux deux.

J’adorais mon père, perçu par moi comme un héros brillant, beau, élégant, que je voyais trop peu, hélas, puisque je ne vivais pas avec lui, mais qui faisait partie intégrante de mon existence. Il était gentil, doux, affectueux, me faisait plein de cadeaux et m’écrivait régulièrement. (J'ai encore beaucoup de courriers de lui.) Il adorait sa fillette tout autant, et la vie l’un sans l’autre eut été impensable. Hélas, ma mère, jalouse, hargneuse, insatisfaite, m’utilisait comme un otage. J’étais sa chose plus souvent qu’à mon tour. Elle faisait le nécessaire, certes, l’indispensable, elle me tricotait même des pulls, me taillait des (horribles) robes d’été, je ne dois pas lui en vouloir, je dois lui en être reconnaissante, cela prouve qu'elle s'occupait de moi comme elle pouvait, mais il émanait d’elle un mécontentement permanent qui pourrissait notre relation. Comme la plupart des enfants, je faisais tout pour tâcher de lui faire plaisir. En vain. Je ne disais rien, je subissais, je n’avais rien à dire, elle régnait en potentat sur sa fille sans même s’en rendre compte sans doute. Ce n’est que plus tard, par comparaison avec ce que vivent les autres, que j’en prendrai nettement conscience. Quoique, en allant chez des camarades d’école, je percevais bien une différence. Ma solitude, un certain abandon, le délaissement. Pour ma mère, j’étais « un poids de dix mille kilos à traîner derrière elle» , c'est ce que plusieurs fois, dans ses colères que je subissais comme on regarde passer la tempête, elle me lançait à la figure. J'étais douce, jamais je n'aurais osé, ou même eu l'idée de lui rétorquer. Pour un enfant, le parent est le pilier de sa vie, et si ce parent s'écroule, sa vie s'écroule, et l'enfant est ainsi fait qu'il protège son parent tant qu'il peut; je parle là des enfants qui vivent ce type de situation, dont ils ressentent au fond d'eux la fragilité et une sorte de précarité.

Je vais un peu détailler ma relation d’enfance avec ma mère et avec mon père dans les rubriques suivante.


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