Mon père était donc près de moi dès ma naissance, averti au plus tôt par la logeuse de ma mère. Il m’a tout de suite reconnue officiellement, et la Convention a été établie auprès du Juge en juin 1947. Elle est à
disposition.
Ensuite, j’ai donc été placée en diverses pensions, les pensions étant choisies par mon père et par ma mère, chez Mademoiselle Lude c’est mon père qui avait exigé que j’y sois placée. Bien évidemment, c’est lui qui payait la pension, ma mère ne s’occupait pas de la pension. Mon père a toujours payé tout ce qui concernait mon entretien et même bien davantage, ainsi qu’on le verra, me traitant comme son enfant à part entière.
Tant que j’étais en pension, ils venaient très régulièrement me voir, d’abord ensemble lui et ma mère, puis, plus tard, parfois ensemble et parfois à tour de rôle, car le temps passait, le divorce ne se faisait pas, ma mère pour finir a perdu patience et elle n’a plus eu confiance en mon père.
Dès ma naissance, j’ai été en contact avec ma famille paternelle. Ma grand-mère paternelle, Blanche, me prenait en vacances, avec sa fille, ma tante Renée, et ma cousine Marie-Jo d’un an plus âgée que moi.
La situation perturbante de mon enfance a été aggravée par ce fait que ma mère s’est sentie trahie par mon père et qu’elle lui en a toujours voulu. Elle avait huit ans de moins que lui. Chez mon père, elle recherchait la stabilité, pour elle c’était l’homme sérieux, fiable, elle avait mis en lui toute sa confiance. Sans doute aussi recherchait-elle le père. Elle a fait un amalgame entre le problème avec son père et celui avec l’homme de sa vie. N’ayant elle-même jamais vécu avec son père (voir article précédent), elle a ressenti durant son enfance l’absence de père comme une trahison de sa part à lui, considéré comme peu sérieux, peu fiable. Elle avait en elle cet engramme. C’était une époque où la psychologie n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui. Elle vivait ce sentiment, mais inconsciemment, ou peu clairement, et sans y travailler pour le surmonter. Aussi, au bout de cinq ans , le divorce n’avançait pas, mon père était toujours marié, elle était mère d’une toute petite fille, c’est le sentiment de trahison qui a pris le dessus, elle n’y a plus cru, elle a baissé les bras, peut-être a-t-elle été influencée par des avis « amicaux », je ne sais, toujours est-il qu’elle a rompu, et qu’elle en a gardé toute sa vie aigreur, rancune, et un sentiment d’inaccomplissement qui lui a empoisonné sa vie comme la mienne. Mon père a beaucoup souffert de cette situation. Il avait, il faut dire, un oncle qui était contre le divorce. Sa mère le soutenait, mais pas son oncle, l’ « oncle Perret », qui remplaçait parfois un peu ce père qu’il ne voyait plus guère, puisque sa mère, Blanche, ne voulait plus en entendre parler. L’oncle Perret était très conservateur, il estimait que pour réussir il fallait une vie irréprochable. (Dernièrement, en 2008, Lucienne m’a appris qu’il avait une maîtresse, ce qui laisse songeur quant aux influences qui nous empoisonnent la vie, la morale dont certains se croient autorisés, mais… dois-je me fier aux dires de Lucienne ? Elle me donne le sentiment de refaire aisément l’histoire en vue de se mettre au centre. Admettre que l’oncle Perret était contre leur divorce serait admettre qu’il y a eu tentative de divorce, or, cela elle tente de le nier, bien qu’elle se trahisse par manque de mémoire dûe à l'âge qui fait qu'elle tente de dire des contre-vérités sitôt infirmées par des vérités qu'elle dévoile sitôt après, quand elle ne pense plus à sa stratégie et se laisse spontanément aller à la confidence véritable…)
Mon père, grand travailleur, était pris par son travail d’ingénieur électricien, de patron d’un commerce d’électricité florissant, d’enseignant à l’école professionnelle des apprentis, plus tard de Municipal à la Commune de Pully. (Il était donc aussi capitaine à l’armée.)Ses lettres à ma mère font ressortir son amour du travail, son bonheur dans son travail, et c’est là qu’il a trouvé son épanouissement. Il était aimé, apprécié de ses élèves, des clients, des employés. Il le dira à ma mère : « J’ai raté ma vie affective, j’ai réussi ma carrière. » C’est aussi, lorsque nous renoueront, en 2007, ce que son épouse, Lucienne, me répétera de ce que mon père lui disait.
Ainsi donc Lucienne avait gagné et gardera ce mari à qui elle ne pouvait donner ce dont, en homme normalement constitué, il avait besoin. Elle le gardera pour ses aises, aussi pour sauver les apparences devant ses parents, (ce qu’elle m’a confié dernièrement, en 2009) car elle est orgueilleuse et très centrée sur elle et sur les apparences.) Elle avait un avocat redoutable, Maître Corbaz, et elle exigeait une pension si élevée que mon père, jeune entrepreneur à l’époque, ne pouvait assumer. Pourtant, elle a elle-même des biens (c’est ce qu’elle m’a confirmé ces derniers temps, sans que je ne lui demande rien.) De toutes façons, elle ne se serait pas remariée, cela ne l’intéressait pas, et tout ce que je constate, depuis 2007, me démontre à quel point cette personne aime vivre seule, n’est pas très sociable, elle est de tempérament très indépendant. Cette millionnaire, d’ailleurs, se montre extraordinairement parcimonieuse, les amis de mon père ne m’avaient pas menti.
Revenons à mon enfance. Mon père donc vient souvent à Vevey, me prendre pour le week-end ou pour des vacances. Je me souviens d’après-midis avec lui au minigolf, ou au parc d’attraction, ou alors il m’emmenait dans un magasin pour m’acheter une trousse pour l’école, un sac, des livres, etc…Je suis allée plusieurs fois en vacances avec lui et Lucienne.
Puis mon père, qui donc m’aimait beaucoup, a émis le désir de m’adopter. Ma mère, dans sa hargne, son mécontentement, sa frustration, a stupidement refusé. Elle avait la puissance paternelle et elle comptait bien en user, uniquement pour avoir le sentiment de garder le pouvoir. Elle qui me lançait à la figure que j’étais un poids à traîner, elle qui avait si peu de temps à me consacrer, elle qui m’avait tant menacée de me mettre à l’orphelinat ! Je l’ai dit : j’étais son otage. Et, aussi, j’étais son psychanalyste : elle parlait, parlait, se défoulait, se débondait dans mes pauvres oreilles, avec moi elle avait quelqu’un qui l’écoutait gratuitement. Elle était jalouse de ma bonne relation avec mon père. Je me souviens, j'avais sept ans, j'étais au lit, mon père, assis sur le rebord du lit jouait avec moi, on riait, on faisait "pincette", "pin un, pin deux, pin trois, etc...", lui et moi étions détendus et de joyeuse humeur, ma mère est survenue, furieuse, et m'a ordonné: "Laisse ton père tranquille!" J'étais stupéfaite, et stupéfaite aussi de voir mon père baster. La vérité est que sans doute lui avait-elle encore fait des reproches, elle était de mauvaise humeur, et mon pauvre père culpabilisait à mort, en bon calviniste, de cette situation boìteuse. Il souffrait d'être mal en ménage avec une femme qui le manipulait, il souffrait de ne pas avoir pu se libérer, il était pris dans un engrenage, il voyait ma mère souffrir, etc... Il faisait de son mieux, mais il n'a jamais pu divorcer, Lucienne était très forte et habile fine mouche.
Ma mère n’a pas compris que j’aurais tout fait pour elle. Quand elle n’a pas voulu me mettre au collège, (par sentiment de jalousie : elle avait une si piètre opinion d’elle-même qu’elle ne supportait pas l’idée que je m’épanouisse, que je devienne jolie fille, que je réussisse dans la vie, etc…) créant de plus un climat très peu propice aux études, à mesure que le temps avançait elle se montrait lunatique, exigeante, tout en me laissant de plus en plus livrée à moi-même, créant à la maison un climat désagréable et inquiétant qui ne me permettait pas d’étudier tranquillement. Je ne m’en plaignais pas à mon père. C’est lui et ma grand-mère paternelle qui prendront la décision, finissant par s’apercevoir que ma mère devenait impossible, de me faire venir à Lausanne, chez ma grand-mère, puis chez tante Renée, ensuite mon père me louera une chambre pour la semaine, afin que je puisse continuer mes études à Lausanne, à l’Ecole de Commerce puis aux Beaux-Arts. Ils s’étaient aperçus que ma mère me perturbait, elle était de plus en plus lunatique, instable.
Non, ma mère n’a pas compris que si j’avais pu étudier selon mes goûts et attirances, gagnant ensuite bien ma vie, je l’aurais aidée et soutenue de tout mon cœur. Elle a tout gâché. Elle n’a eu aucune confiance en moi, qui pourtant était une fille sérieuse, qui ne courait pas les garçons, etc… Je me souviens, j’avais treize ans, elle me dit un jour qu’elle se réjouissait que j’en aie quinze pour aller avec moi dans les dancings… Ces propos m’avaient étonnée et je les avais trouvés curieux pour une mère. Je préférais l’état d’esprit de ma tante Trudy, mère de six enfants, et qui jamais n’aurait tenu ce genre de propos. Cependant, je n’ai pas à me plaindre de situations sordides, rien de franchement malsain, l’appartement était propre et elle ne s’exhibait pas avec les quelques amants qu’elle a eus après mon père, le seul homme qu’elle a vraiment aimé. Elle aurait pu se remarier, même avec un enfant. Elle était encore belle, et charmante quand elle voulait. Elle est restée bloquée sur son amour trahi, sans doute en a-t-elle gardé un sentiment d’infériorité, psychiquement mutilant, elle s’est sentie dégradée. (Aussi, qu’avait-elle à aller avec un homme marié… Elle a été bien naïve de croire que mon père allait pouvoir facilement mener les choses comme il l’entendait. Elle aurait dû se montrer plus prudente et exiger le divorce d’abord. Mais le feu de la passion, aussi, était là, les lettres de mon père le démontrent. La circonstance atténuante, c’est que mon père était en instance de divorce, se battait pour ça, qu’il était très malheureux et traversait un « tunnel noir », selon ses propres termes à lui, et que son amour à elle lui a donné à lui la force de continuer. Elle lui a donné une raison de vivre, par son amour, ensuite par l’enfant qu’elle lui a donné.)
Donc, ma mère a refusé que mon père m’adopte. Quand j’ai eu seize ans, elle a fini par accepter un compromis : que je porte le nom de mon père, afin de me sentir mieux dans la société, qui n’était pas celle d’aujourd’hui. J’étais, à l’époque, quasiment une paria… Un enfant de parents non mariés, c’était rare, très rare dans le canton de Vaud, protestant et calviniste. C’était très gênant de ne pas avoir de père à la maison, même les divorces étaient mal vus. Ne pas porter le nom de son père était une honte…
J’avais seize ans, et elle voulait, à mon détriment, s’octroyer encore quatre ans de pouvoir sur ma personne. Cette stupidité me coûtera bien cher par la suite… Les « cousines Mojonnier », parenté originaire des Grisons vivant à Pully, de par un mariage avec un Vaudois, avaient pourtant tout tenté pour convaincre ma mère que c’était mon intérêt qui comptait. Ces deux cousines, la maman et la fille, étaient choquées de l’obstination de ma mère à refuser cette adoption (elles le diront comme témoins au procès qui aura lieu après la mort de mon père.).
Tous les documents du dossier « changement de nom » sont à disposition : échanges de lettres entre l’avocat de mon père, Maître Jacques Lador, et les autorités du canton des Grisons. L’affaire a tiré en longueur durant cinq ans sans aboutir. Les documents prouvent que mon père désirait m’adopter. Que ma mère a refusé. Que mon père a entrepris, avec mon accord, une démarche de changement de nom pour sa fille. J’insiste sur : « mon père a entrepris, avec mon accord », car c’est bel et bien un désir et une idée de mon père. Bien plus tard, après la mort de mon père, lorsqu’il y aura procès, je serai mécontente de voir mon propre avocat prétendre que mon père avait entrepris ce changement de nom « à ma demande ». C’est faux. Je n’avais jamais rien demandé. C’est bel et bien mon père qui a voulu cela, de son propre chef, parce qu’il aimait sa fille, et les documents le démontrent bien. Ces documents font en outre état de l’excellente relation que j’entretiens avec tous les membres de ma famille paternelle, et du fait que je vis proche d’eux.
À vingt et un ans, je me suis mariée, et le changement de nom n’avait toujours pas abouti. Les démarches finissaient par coûter très cher. J’ai proposé à mon père qu’on en reste là, puisque désormais je portais le nom de mon mari.
Ensuite, je vivrai une situation extrêmement difficile, dont ma santé pâtira. Je ne vais pas m’attarder en descriptions, car deux personnes que j’aime profondément y sont impliquées. Mon médecin de famille, le Docteur François Boudry, aujourd’hui à la retraite, (remplacé par le Docteur Jean-Luc Annézo qui connaît aussi bien mon histoire), a résumé ainsi ce que j’ai vécu : « Vous avez été martyrisée physiquement et psychiquement. » Je gardais juste le nez hors de l’eau pour avoir la force d’élever mon fils dans un contexte impossible.
Mon père ne se doutera de rien durant des années. Jusqu’en 1978, date où la nouvelle loi sur la filiation a été instaurée, j’ai donc vécu des choses extrêmement difficiles. Sur le plan de la filiation, une nouvelle démarche d’adoption n’a pas été fait, mais de toutes façons mon père avait fait de moi son héritière par testament. Voir dans mon dossier le témoignage de Maître Jacques Lador, témoin au procès de 1990, qui en atteste. Il était ami de ma mère, il connaissait bien mon père, il connaissait mon histoire et s’y était intéressé dès mon jeune âge. Gabrielle Dard, maîtresse que mon père a eue dès 1956, et dont je ferai la connaissance incidemment après la mort de mon père, savait aussi que mon père m’aimait et qu’il avait fait un testament en ma faveur. Il lui parlait beaucoup de moi. Elle savait aussi que mon père voulait me reconnaître selon la nouvelle loi. J’ai toujours entendu mon père me dire qu’il avait fait de moi son héritière, ma mère aussi le savait.
Arriva l’an 1978, avec la nouvelle loi sur la filiation. Mon père m’en parlait, il me convoquait dans son bureau, et il me faisait part de son désir de me reconnaître, mais aussi de la crainte de sa femme, Lucienne, que j’appelais « Marraine ». Avec le temps, Lucienne, qui n’avait aucune obligation de travail et menait une vie sans trop de soucis, était devenue de plus en plus vindicative, jalouse que mon père ait un enfant. Mon père, usé par le travail, avait moins de pep pour s’imposer vis-à-vis d’elle. Lui et moi parlions de cette reconnaissance. Je me souviens nettement de ce jour, c’était dans son bureau, où il est devenu tout blanc et où il m’a dit : « Si Marraine l’apprend, je n’ai plus qu’à me jeter au lac. » Nous attendions le moment propice. D’abord, j’avais mes soucis personnels, et j’avais passé par de graves problèmes de santé. J’avais donc d’autres urgences. Je souhaitais pouvoir en parler une fois avec Lucienne, bien qu’elle soit d’un abord revêche et facilement cinglant. Je puis résumer cette période en disant que mon père et moi attendions le moment propice, et en parlions assez souvent, c’était un de nos sujets de conversation. Comme lui, j’ai horreur des disputes, des conflits, et je ne voulais pas causer des problèmes à mon père. Il en alla ainsi jusqu’en 1986, (à vrai dire plus le temps passait et plus nous en parlions, là nous étions sur le point de nous lancer, mais il ne se voyait pas l’annoncer à Lucienne et il voulait consulter un avocat à ce sujet, quant à moi je souhaitais prendre rendez-vous avec elle pour lui en parler en tête-à-tête, ce qui rendait mon père angoissé, il craignait les suites), quand on me demanda de m’occuper d’un ami très malade, et là ma vie a basculé. Durant un an et demie je me suis occupée de cet ami, qui était alcoolique au dernier degré, père de deux jeunes garçons, abandonné par sa famille et par ses amis. Je me suis surmenée pour cet homme, mais si je ne l’avais pas fait, il ne s’en serait jamais sorti, et j’aimais cet homme, je tenais à ce qu’il s’en sorte. Au début de l’année 1988, enfin il fut guéri.
Donc, dès la fin du mois de novembre 1986, jusqu’au printemps 1988, j’ai été complètement prise dans une histoire dramatique qui n’était pas la mienne. J’ai sacrifié mon temps et mes énergies pour un homme, car j’étais prise dans un engrenage et si je l’avais laissé tomber il serait mort, et je ne voulais pas que cet homme soit perdu. En plus, j’avais mon ménage, mon fils, et l’urgence du problème de cet homme prenait toute la place. Je voyais toujours mon père, nous étions toujours en contact, nous allions de temps en temps manger ensemble, nous nous téléphonions régulièrement, mais, durant cette période, plus autant qu’avant et je n’avais pas le temps d’organiser avec lui notre démarche de reconnaissance. Pour moi, ce que je vivais à ce moment-là était une parenthèse inattendue, une urgence, une situation que j’espérais courte, mais qui a duré plus longtemps que je pensais. Il fallait que cet homme s’en sorte, ce qui est arrivé au printemps 1988, ensuite je retrouvai toute ma disponibilité pour mes propres intérêts. (J’ai écrit l’histoire de cette rencontre avec cet homme dans un texte qui sera peut-être un jour publié, en tous cas que je peux faire lire aux personnes qui veulent comprendre ce qui s’est passé, le comment et le pourquoi, et pourquoi mon père ne m’a pas reconnue dès 1978.)
Hélas… En ce printemps 1988, mon père, qui n’était jamais malade, tomba malade. Il se retrouva à l’hôpital, au CHUV, puis, durant un mois, à la clinique de la Lignière, où il mourut, le 3 juin 1988, dans mes bras. La période de la maladie et de la mort de mon père, et ce qui s’est ensuivi, ont été littéralement pourris et noircis par l’attitude de Lucienne, qui a fait tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher mon père de me reconnaître sur son lit d’hôpital, allant jusqu’à l’insulte, la calomnie, et le mensonge éhontés. Je me suis occupée de mon père jusqu’au bout. J’ai encore pu lui parler, lui dire mon amour. Mais Lucienne, jusqu’au bout, aura lutté pour profiter au maximum de tout, en femme à qui tout a toujours été dû. Dans un autre article, je vais détailler ma relation avec Lucienne, ainsi que la fin de vie de mon père, et l’attitude que Lucienne a eue pour empêcher, jusqu’au bout, cette reconnaissance que mon père voulait, ce qui a encore pu être prouvé grâce au Docteur Philippe Vuadens, un médecin qui travaillait alors au CHUV et qui, intrigué par ce qui se passait autour de mon père, a constaté l’attitude agressive, fausse et menteuse de Lucienne, et a heureusement recueilli le témoignage de mon père, le questionnant juste avant qu’il perde l’usage de la parole à cause de la tumeur qui grossissait dans son cerveau. Le témoignage du Docteur Vuadens est à disposition, d’ailleurs lui-même est à disposition pour témoigner encore de ce qu’il a vu, constaté, et entendu des dernières paroles que mon père a pu prononcer avant d’être aphone et paralysé du côté droit, puis incapable de marcher.
J'avais sept ans et je rongeais
mes ongles. Comme ses gronderies ne faisaient pas d'effet, elle utilisa les grands moyens et me frappa très fort sur les mains pour me faire arrêter. Ce fut extrêmement douloureux, mes doigts
étaient engourdis de douleur, la violence de ma mère, la dureté de son visage, de ses mots criés, et la souffrance, me traumatisèrent. Aujourd'hui, je peux me dire qu'elle pensait
bien faire, elle pensait agir ainsi pour mon bien, pour préserver mes mains, pour me faire passer une mauvaise habitude. Françoise Dolto n'avait pas passé par là... Le choc fut tel que je ne
rongeai plus mes ongles. Elle avait atteint son but, mais elle ignorait que je me mis à ronger mes crayons jusqu'à la mine...
Ainsi donc, je
n’avais guère une bonne approche de ma mère. Depuis toute petite je subissais sa présence absente, crispée, ailleurs, ses regards réprobateurs qui me fixaient comme un phénomène, le fruit
exceptionnel, précieux, de ses amours avec l’homme qu’elle adorait sans parvenir toutefois à sublimer, cet être qu’elle avait mis au monde, dont il fallait bien s’occuper. J’étais une espèce de
trésor encombrant, et surtout un défouloir. Tout ce qui de moi était de mon père par ce fait recevait les rayons de reproches de ces yeux jamais sereins, jamais épanouis, représentait pour elle
cette souffrance jamais dépassée par lui provoquée. Je ressentais tout cela, sans bien sûr y comprendre quoi que ce soit, mais ces ondes négatives qui émanaient de sa personne faisaient que je
détestais la toucher, l’approcher, lui donner un bec. Non pas un baiser, il n’y en eut jamais. Elle n’était nullement maternelle. Une seule fois, quel événement ! c’était à la cuisine, je
devais avoir cinq ans, dans un soudain élan de tendresse elle me prit sur ses genoux.
Lorsqu’elle m’attendait, ma
mère travaillait dix heures par jours dans un laboratoire de développement de photographie, dans le noir. Un jour, elle était donc enceinte, elle toucha une prise qui devait être défectueuse et
eut une grosse secousse électrique. La guerre était finie, les restrictions alimentaires pas encore tout à fait, heureusement mon père était là qui l’aidait à ce niveau. Cela dût être terrible
pour elle d’attendre l’enfant de l’homme qu’elle aimait plus que tout, mais dans ces conditions précaires… À la fois elle voulait cet enfant, à la fois elle paniquait… Le divorce de mon père
n’avançait pas… Elle me racontera qu’elle sautait les escaliers en espérant que « ça se décroche », quand la peur la prenait… Être "fille-mère", à cette époque, était une honte sociale,
c’était être montrée du doigt et être traitée en fille légère, déconsidérée…